Cameroun – crise énergétiques : Quand le brillant économiste Noubissie Ngankam recadre Ecomatin

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Dans un article paru le 21 juillet 2023,  le  média spécialisé en matière économique accuse Eneo, la société chargée de la distribution de l’énergie électrique, de n’avoir pas assez préparé  la venue du barrage de Nachtigal. Une affirmation jugée limitée par l’ancien président de l’association des Journalistes Économiques du Cameroun qui pense qu’Eneo jouerait le rôle de bouc émissaire dans un environnement aux responsabilités diverses.

A l’origine de la sortie de l’ancien Représentant Résident de la banque mondiale en Cote d’ivoire et en Algérie, une publication qui affirme : « Le plan de réforme du secteur de l’électricité 2023-2030 de l’Etat du Cameroun, qui comporte un plan d’urgence transport-distribution à mettre en œuvre sur la période 2023-2026 en guise de phase I, établit que le concessionnaire du service public de l’électricité Eneo Cameroon S.A n’a pas préparé l’arrivée du barrage hydroélectrique de Nachtigal, à cheval entre les départements de la Lékié, de la Haute-Sanaga et du Mbam et Kim, dans le Centre. Cet ouvrage, dont la mise en eau a démarré le 18 juillet dernier et produira 60 MW d’électricité dès décembre prochain, avant d’atteindre sa pleine capacité à partir de septembre 2024. La direction de l’électricité du ministère de l’Eau et de l’Energie (Minee) signale cependant que ces capacités resteront oisives, faute pour Eneo de disposer d’une infrastructure de distribution adaptée. En effet, cette entreprise dont la dette globale s’élève à 700 milliards de Fcfa au 31 décembre 2022 n’a pas pu lever des ressources financières auprès de la Société financière internationale (SFI), filiale de la Banque mondiale dédiée au financement du secteur privé, soit environ 210 milliards de Fcfa, «pour le financement des investissements surtout en distribution en prélude à l’arrivée de la centrale hydroélectrique de Nachtigal».

En conséquence, la demande des industries installées dans la capitale économique Douala, qui est évaluée à 225 MW, ne sera pas comblée à court terme. Cette situation ne devrait pas manquer de générer des risques budgétaires pour l’Etat, notamment en termes de recettes. « L’absence de financements pour la distribution va davantage dégrader la qualité du service public de l’électricité fourni aux entreprises, notamment les industriels de la ville de Douala. Elle va occasionner une consommation supplémentaire de produits pétroliers, notamment le gasoil qui est fortement subventionné par l’Etat », redoute le ministère de l’Eau et de l’Energie. Et dans ces conditions, l’Etat va continuer d’être sollicité par les entreprises publiques ayant le statut de fournisseurs d’exploitation d’Eneo, telles que la Société nationale de transport de l’électricité (Sonatrel), Electricity Development Corporation (EDC), la Société nationale des hydrocarbures (Sonara), Hydro-Mekin, pour assurer le financement de leurs activités.

En termes de recettes, ces capacités en attente vont continuer d’entraîner « la dégradation de la qualité de service auprès des industries de Douala, fait qu’aujourd’hui une très grande majorité des industries de cette ville fonctionnent grandement avec des groupes électrogènes dont le coût de production du KWh est de 200 Fcfa, ce qui augmente les charges des industries et limite leur contribution au Pib », indique le Minee. De manière permanente, le secteur connaît un faible rendement de distribution de l’électricité, marqué par un niveau élevé de perte en distribution qui est d’environ 30 % depuis près de 20 ans, répartis en parts égales, en pertes techniques (la vétusté des équipements, la surcharge des transformateurs, manque de redondance etc.) et non techniques (fraude massive, mauvaise facturation, etc.).

Le rapport de réforme du secteur de l’électricité dresse un diagnostic inquiétant du secteur et décrit Eneo comme une entreprise en quasi-faillite, avec un fond de roulement négatif depuis plus de 7 ans. Eneo ne dispose pas suffisamment de ressources pour couvrir ses dépenses d’exploitation telles que le paiement des factures de KPDC/DPDC, Sonatrel, EDC, Sonara, etc., et « est obligée de recourir à l’emprunt de court terme pour financer ses activités », renseigne le document. D’un point de vue global, le secteur de l’électricité est dans un déséquilibre financier structurel, qui se traduit par un déficit de -29 milliards FCFA en mai 2023. Le ministère de l’Eau et de l’Energie prévient que « cette situation du secteur de l’électricité, si elle n’est pas réglée, aura des conséquences négatives sur le budget et la trésorerie de l’Etat, qui s’est déjà vu dans l »obligation de prendre en charge la dette de Lom Pangar en réglant 12 milliards Fcfa en lieu et place de EDC. Elle a aussi entraîné la réduction de 75 milliards de Fcfa des transferts de la Société nationale des hydrocarbures (Snh) vers le budget de l’Etat, notamment pour apurer les impayés de gasoil à l’égard du marketeur Tradex, etc.

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Des affirmations réfutées par Noubissi Ngankam. L ‘ économiste pense en effet que cet article comporte quelques limites : « Cet article est déséquilibré et à charge contre ENEO qui a certes une part de responsabilité dans la situation actuelle du secteur de l’électricité au Cameroun, mais ne devrait pas être le bouc émissaire des errements de l’état qui accumule des erreurs et des fautes après la privatisation ratée en 2001. » indique l’actuel pensionnaire de la Banque Mondiale qui renchérit en soulignant que soutenir cette affirmation revient    à exonérer SONATREL qui selon lui, est le ventre mou du secteur.

Il pousse le bouchon un peu plus loin en identifiant ce qu’il  appelle erreurs de l’Etat. « Parmi les erreurs de l’Etat on peut entre autres relever :  la faiblesse de capacité de SONATREL,  la concession du secteur à un fonds d’investissement,  l’accumulation des arriérés dues à ENEO occasionnant un déséquilibre financier du secteur, le retard dans le développement de nouvelles capacités de production induisant un retard structurel de l’offre par rapport à la demande alors même que depuis la SONEL un programme de développement du secteur avait été préparé, etc. » a-t-il soutenu avant de laisser entrevoir que  la reprise des parts d’Actis par les entités publiques serait une énième erreur de l’Etat. Une reprise qu’il qualifie de coup de grâce.

Dans ce contexte de négociations pour la reprise d’Eneo des mains d’Actis ( son actionnaire majoritaire) , on note une tension épistolaire entre le gouvernement et Actis . Un courrier d’Actis exigeant de l’Etat qu’il paye ses dettes vis à vis d’Eneo a hauteur de 180 milliards de francs CFA. Des sorties d’officiels camerounais reprochant à Actis d’avoir surestimé ses réclamations. Pour ne citer que ces deux attitudes. 

Pour ceux qui suivent de près l’évolution du secteur de l’électricité depuis quelques années il est constant qu’il connaît une crise financière caractérisée par les impayés accumulés de l’Etat et qui engendre des dettes croisées entre acteurs du secteur ainsi qu’une propension d’Eneo à fonctionner sous perfusion des banques. Cette dernière solution étant également une source du renforcement du déficit du fait des charges financières liées à ces prêts réguliers. 

Par ailleurs, la question de l’évacuation vers les ménages et industries de l’énergie qu’apportera Nachtigal a connu plusieurs diagnostics avec au cœur un besoin urgent et massif de l’extension en priorité du réseau de transport pour notamment raccorder les zones industrielles de Kribi, Dibamba, Bomono, Limbe, Ngaoundere… où des demandes industrielles de plus de 300 MW sont en attente. 

Pour rappel, Emmanuel Noubissie Ngankam est un économiste qui a  pratiqué le journalisme économique au Cameroun dans les années 90 . Il a dirigé l’AJEC_ l’association des journalistes économiques du Cameroun dont l’un des faits d’armes était l’animation d’un observatoire de la presse qui critiquait les contenus médias portant sur l’économie et rappelait à l’ordre quand il le fallait. Il a également été conseiller spécial du président du Gicam et a occupé les postes de représentant résident de la Banque Mondiale  en Côte d’ivoire et en Algérie.

Martin Etalobe

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