Cameroun – Faillite des télécentres communautaires : Mauvais résultats scolaires dans les zones numériquement enclavées

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En contexte Covid où certains enseignements sont dispensés via internet, les élèves des zones rurales n’ont pas facilement accès au réseau. Ce qui réduit leur chance de réussite. La ministre des Postes et télécommunications, Minette Libom Li Likeng, entend  impulser une nouvelle vision pour favoriser l’accès de tous aux technologies de l’information et de la communication.

Le télécentre communautaire de Bayangam dans le département du Koung-Khi ne dispose d’aucune connexion internet depuis plus d’un an.  Ses usagers ne peuvent ni surfer ni effectuer des retraits ou des transferts d’argent chez des opérateurs internationaux.  D’où son déclin palpable ces jours-ci. Comme celui de Bandja dans le département du Haut-Nkam. Après son inauguration en grande pompe, il n’a jamais fonctionné. Celui de Fokoué dans le département de la Ménoua est soumis à la même galère. Dans ces localités rurales, au réseau téléphonique inexistant ou instable, les populations ne sont pas connectées au monde pour s’informer et communiquer. Au fil des jours, la situation des télécentres communautaires va de mal en pis. Le 18 août dernier, le personnel de ces structures a tenté en vain de rencontrer la ministre des Postes et télécommunications, Minette Libom Li Likeng, pour essayer de sortir de cette impasse. Déçus, ils ont écrit au Premier ministre, Joseph  Dion Nguté :« Nous avons songé à rencontrer la ministre des Postes et Télécommunications, Minette Libom Li Likeng,  en audience ce 17 août 2022, mais sans succès. Venus des quatre coins du pays notre présence à Yaoundé n’a servi à rien. Cela fait 18 ans pour les plus anciens et 12 ans pour les nouveaux, que nous nous sommes embarqués dans ce projet de télécentres communautaires piloté par le Ministère des Postes et Télécommunications. Nous avons cru à ce projet qui visait à réduire la fracture numérique entre les zones urbaines et rurales. Nous avons persisté en attendant les promesses faites par le Minpostel de nous recruter définitivement et nous donner un statut », précisent-ils. 

Gabegie   

Un audit mené en 2016 a révélé que 57 des 231 TCP existants étaient fonctionnels, soit moins de 25%, et ce, pour des raisons diverses: travaux inachevés, suspendus ou abandonnés par certains contractants ; absence d’internet ; salaires irréguliers ; manque d’énergie électrique, etc. Le projet TCP a été initié en 2002, sous financement de l’initiative « Pays pauvre très endetté » (PPTE) soutenue par la France, après la mise en œuvre d’une phase pilote. Le projet avait pour vocation la réduction de la fracture numérique en dotant les zones rurales des infrastructures d’accès aux Technologies de l’information et de la communication(Tic). En octobre 2021, le gouvernement en fait un bilan mitigé et travaille à réformer le projet, souhaitant notamment le confier aux collectivités territoriales décentralisées. Les auditeurs suggèrent au gouvernement de ne plus construire de TCP tant que le projet n’est pas entièrement numériséSur les 48 marchés audités, 34 sont totalement exécutés (soit un taux d’exécution de 71%) dont 28 dans le domaine de la construction et 6 dans celui de fourniture et installation des équipements; 9 l’ont été partiellement et 5 n’ont pas du tout été exécutés dont 3 dans le domaine de la construction», lit-on dans le document. Mais cette synthèse n’indique pas si les marchés non livrés ont fait l’objet de paiement. Néanmoins, elle évalue les dépenses effectuées dans le cadre du financement de ce programme depuis 2013 à près 26 milliards de FCFA dont 6,9 milliards sur financement PPTE(Pays pauvre très endetté ) et 19,27 milliards sur le Fonds spécial des télécommunications.

Reste que les groupes minoritaires n’ont pas été pris en compte par le Minpostel lors de l’élaboration de ces projets.  Les communautés autochtones  Mbororos sont largement sous-desservies en matière d’internet. La majorité des foyers des réserves  n’ont pas l’Internet. Cette situation est dénoncée par Lehrer Amadou, responsable des projets à Mboscuda. Alima, 23 ans et membre de la communauté Mbororo de Bangang-Fokam dans le département du Ndé, partage cet avis. De nombreux jeunes Mbororos du lieu dit Projet Route du Noun Bangangté sont également frustrés. Les habitants du village Mbororo de Didango dans le Noun  connaissent les mêmes frustrations. Les enfants scolarisés ne sont pas mieux outillés en moyens internet. Seul le  réseau de l’opérateur de téléphonie NEXTEL y est assez diffus. « Comme tous les autres camerounais, nous n’avons pas facilement accès aux informations diffusées par watshap ou facebook. Pour nous, l’éloignement des campements des centres urbains accentue encore les dommages causés par le manque d’accès à Internet et exige une réponse rapide et audacieuse de la part du gouvernement ainsi que des autres entités afin de minimiser les dégâts. Les enfants qui fréquentent nos écoles ne peuvent pas avoir l’esprit suffisamment ouvert sans internet. C’est quand je me déplace hors de mon campement de Didango  que je suis connecté… », se lamente Ahmadou Rufaï, le lamido de Didango, village  Mbororo situé à sept kilomètres de Koutaba. Cette autorité traditionnelle et religieuse estime que lui et les membres de sa collectivité sont des exclus. Et les faits récents lui donnent raison. Jacques Ngandia Tchoffo de l’association camerounaise de la robotique et de l’intelligence artificielle (Acciar) dénonce ces  manquements du gouvernement. Pour lui, « les fonctionnaires sont laxistes et visent des intérêts égoïstes et nombrilistes. »

Nouvelle vision

Selon Fuafung Johnson Yenwolua, inspecteur principal des postes et télécommunications et le délégué régional des Postes et  télécommunications dans la région de l’Ouest, l’Etat  est en train de restructurer les télécentres communautaires suivant une nouvelle vision en accommodant le cahier des charges des communautés aux réalités spécifiques de chaque région. L’État envisage d’achever et de multiplier les télécentres communautaires. Il compte veiller à ce qu’ils soient dotés d’équipements de qualité et d’une connexion internet constante, stable et de haut débit. L’alternative des énergies renouvelables avec le concours des mairies est envisagée. La question des arriérés de salaires et de la non qualification du personnel préoccupent le Minpostel. Ce ministère planifie des actions, avec le concours des communes, pour solder ces problèmes. Ce fonctionnaire approché par Journalistes en Afrique pour le développement (Jade), fait savoir que, suivant la nouvelle vision du Minpostel, des centres pilotes sont mis sur pieds dans les régions du grand Nord. L’État a imposé aux opérateurs de téléphonie mobile et d’accès à Internet de couvrir le territoire national dans son ensemble, y compris les zones rurales. Des centres multimédias qui existent dans les établissements scolaires doivent être réactivés et renforcés, selon cet inspecteur des télécommunications afin que tous les citoyens, sans aucune discrimination, aient accès à l’information et à une éducation de qualité via internet. Il va de soi que cette approche contribuera à la réduction de la facture numérique et à promouvoir l’éducation pour tous en contexte covid 19. Car il est constant, à s’en tenir aux différents classements de l’Office du baccalauréat depuis le covid, que les établissements des régions numériquement enclavées sont affectés par le déficit d’internet et affichent, dans une grande proportion de mauvais résultats scolaires. La ministre camerounaise des Postes et Télécoms (Minpostel), Minette Libom Li Likeng, a ouvert ce 27 octobre 2021 à Yaoundé un atelier sur «la nouvelle vision des télécentres communautaires polyvalents (TCP) au Cameroun». Ont pris part à cette rencontre les administrations publiques compétentes, les sociétés sous tutelle du Minpostel, les responsables des régions, les collectivités territoriales décentralisées (CTD) concernées, les organisations internationales, les startups, les opérateurs et les acteurs de la société civile.

Le journal en ligne www.investiraucameroun.com fait savoir que, selon le ministère des Postes et Télécoms, il est important « de partager et de documenter la nouvelle vision devant guider la mise en œuvre des télécentres communautaires polyvalents au Cameroun, et susciter l’adhésion de toutes les parties prenantes. Car dans tous les pays du monde, l’accès au numérique favorise une croissance du PIB (Produit intérieur brut). Les technologies numériques font évoluer l’économie et influent sur le développement, grâce également à leur effet multiplicateur sur la création d’emplois, notamment pour les jeunes. »

C’est dans ce contexte qu’un audit du projet a été instruit par le Premier ministre en 2017, à l’effet non seulement de faire le point financier et comptable, mais aussi « de donner une réorientation stratégique à ce projet ». Selon la Minpostel, la mise en œuvre des recommandations issues de cet audit a permis de concevoir une nouvelle vision de laquelle émergeront des « TCP nouvelle génération ». Il s’agit, précise Minette Libom Li Likeng, de TCP où, grâce aux TIC, tous les services des secteurs publics et privés sont accessibles aux populations rurales, à des coûts abordables. Mais on est loin de cette réalité. Surtout dans les trois régions du Nord et celle du Nord-Ouest. D’après le classement publié en août 2022 par l’Office du baccalauréat, les établissements scolaires de ces quatre régions numériquement enclavées ont affiché des mauvais résultats. Car, en contexte covid 19 où certains enseignements sont dispensés via internet les apprenants desdites localités sont lésés. Mercy Guidzvai, étudiante en journalisme à Douala, a dû quitter le Septentrion pour migrer à la capitale économique poursuivre ses études à cause de cet enclavement numérique.« Dans le Nord, précisément dans les zones rurales, l’accès à l’internet est presque impossible. Non seulement les télécentres sont rares, mais il y a aussi le problème d’électrification, qui ne permet pas l’utilisation fréquente des ordinateurs et téléphones portables. De plus, le réseau de connexion est inaccessible. Dans mon arrondissement par exemple, Soulédé-Roua dans le département de Mayo-Tsanaga à l’extrême-Nord, cela fait cinq mois qu’il n’y a pas de réseau. Même pour appeler, il faut cibler les endroits. Quand bien même il y a le réseau, la connexion est très lente si bien qu’on peut passer 30 minutes sans réussir à se connecter », affirme-t-elle.

Obligation de mobiliser les moyens nécessaires.

A lire les statistique des résultats aux examens officiels publiés par l’office du Baccalauréat en 2022, on observe des disparités importantes:7ème : Adamaoua (5276 inscrits ; 5224 admis ; 56, 87% – 68,33% en 2021, 10ème);8ème : Nord-Ouest : 160 inscrits ; 158 présents ; 84 admis ; 53,18% – 73,58 en 2021, 4ème);9ème : Ext-Nord :(2291 inscrits ; 12145 présents ; 6073 admis ; 50,00% – 68,94% en 2021, 9ème);10ème : Nord (8164 inscrits ; 8058 présents ; 3975 admis ; 49,33% – 70,99% en 2021 7ème).

Au-delà de l’article 9 de la Charte Africaine des droits de l’Homme et des peuples qui consacre le droit à l’information et promeut la liberté d’expression, la déclaration de principes sur la Liberté d’expression et l’accès à l’information en Afrique a été violée par le gouvernement camerounais.

Le chapitre  IV qui porte sur la liberté D’EXPRESSION ET  ACCÈS À L’INFORMATION SUR INTERNET énonce :

« 84.

Les  États doivent faciliter la liberté d’expression et l’accès à l’information  en ligne et la mobilisation des moyens nécessaires à l’exercice de ces  droits.

85.

Les  États doivent reconnaître que l’accès universel, équitable, abordable et  efficace à Internet est nécessaire à la réalisation de la liberté d’expression,  de l’accès à l’information et de l’exercice d’autres droits de l’homme. 

86.

Les États doivent adopter des lois, politiques et autres mesures en coopération avec toutes les parties prenantes concernées afin de garantir  un accès universel, équitable, abordable et efficace à Internet, sans discrimination, notamment : a.en créant des mécanismes de régulation pour un contrôle approprié ; b.en améliorant les Technologies de l’information et des communications et l’infrastructure internet, pour une couverture universelle. »

Guy Modeste Dzudie (Jade)

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