Cameroun – Tribune Libre: L’histoire d’Yvette, l’amoureuse de 95 ans

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Par Edouard Kingue

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Yvette Eteki, l’amoureuse de 95 ans

Quand le première camerounaise diplômé de pharmacie débarque à Yaoundé en 1959, on compte quelques apothicaires français plus proches des guérisseurs que de l’art pharmaceutique. Les propriétaires des échoppes de médicaments tenues par des grecs et des français brulaient de fièvre de savoir qu’enfin un pharmacien camerounais diplômé venait de débarquer. Formée en occident comme beaucoup de compatriotes, elle avait opté pour le retour au bercail.

Malheureusement l’accueil est froid. Une femme pharmacienne ? Un dossier contre la nouvelle venue est vite monté pour dissuader les autorités camerounaises de donner un agrément au prétentieux prétendant qui plus est, une dame, que l’on soupçonnait d’être martiniquaise ou haïtienne. Une camerounaise disait-on, ne pouvait se hisser à ce niveau à l’aube de l’indépendance ou n’existait pas encore d’université, encore moins des écoles de ce type.

La jeune Yvette Eyewe, née en 1927 était pourtant diplômée de pharmacie. Fille de Eyewe Conrad de Bonapriso Bona Belone Ba Doo et de Bessi Naomie, c’est une ancienne de l’école de filles de Bonapriso ; de l’école supérieure de filles New Bell.

Après un an à Dakar au Sénégal, elle débarque en France et s’inscrit à l’Ecole normale de filles d’Aix-en-Provence puis monte à Paris au Lycée Hélène Boucher. Munie du Bac math Elem, elle prolonge à la Fac Avenue de l’observatoire d’où elle sort diplômée de Pharmacie en 1959. Elle a alors 32 ans.

Veuve très tôt de Moukoury Mouelle, frère cadet du Pr Njoh Mouelle, camarade de Benoit Balla, Njanga Koule, Samuel Kondo et William Eteki Mboumoua qui l’encadraient comme une petite sœur, diplôme en poche, elle choisit de ne pas s’attarder en France et revient au Cameroun quelques semaines avant la proclamation de l’indépendance.

Ce n’est pas chose facile pour une dame. A la même époque rentre un certain Pokossy Doumbe, la même année diplômé de de la Faculté de pharmacie de Paris. le pharmacien Rudolph TOKOTO, alors fondateur de la pharmacie de New-Bell, la toute première d’ailleurs implantée à Douala les avait précédé de 5 ans. Apres l’indépendance, on enregistra les retour des pharmaciens Panka, Emma Ottou, Sandjong, PAUL AMBASSA, Abraham Sigoko Fossi, tous de Yaoundé.

Toujours à Yaoundé, après avoir décliné l’offre d’être recrutée à la Pharmacie Centrale, le 25 janvier 1960, Yvette Eyewe se met à son propre compte en ouvrant la Pharmacie Camerounaise face à la cathédrale de Yaoundé, grâce à un crédit de 60 mille francs obtenu à la Bcd.

Ici s’arrête le challenge réussi et commence la romance. La rencontre ou mieux les retrouvailles avec Eteki Mboumoua, élégant et beau fonctionnaire retiré de la préfectorale pour le gouvernement prennent une autre tournure.

Nommé ministre de l’Education, la pharmacienne organise une grande réception à l’honneur de son ainé qu’elle a connu sur les bords de la Seine.

A la fin de la réception, William Aurélien renvoie son chauffeur et demande à Yvette de le promener autour du Lac Municipal a bord de sa voiture. Et, la beauté du site aidant, dans cette nuit féerique ou d’indiscrètes lucioles se reflétaient aux eaux mordorées du Lac Municipal, dans un langoureux roucoulement de pigeon conquérant, William Aurélien avoue sa passion à Yvette. Sachant que c’est un homme à femme, elle dit non avant de chavirer sur un baiser inattendu.

En 1972, Eteki et Yvette se disent oui sous le regard attendri du président Ahidjo. L’idylle conjugale durera 46 ans jusqu’à ce que mort s’en suive en 2016 ou le mari succombera des suites d’une dramatique intervention chirurgicale à Yaoundé, alors que l’épouse victime d’un accident est hospitalisée en France.

Voici de nouveau Yvette seule. Sans enfants. Désormais sans son inséparable compagnon. Elle vient de fêter son 95e anniversaire, dans cette grande villa de Yaoundé où trône une photo grandeur nature de celui qui avait redonné des couleurs à sa vie.

Bon pied bon œil, elle est toujours amoureuse de l’absent éternel…

Edouard Kingue

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