Exclusion: Les Mbororos et les pygmées ne siègent pas au parlement

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L’Etat du Cameroun n’a pas suffisamment activé les leviers légaux et réglementaires pour la valorisation des droits des peuples autochtones.

L’édition 2021 de la journée mondiale des peuples autochtones s’est célébrée le 09 aout dernier sur l’ensemble du territoire national camerounais. A cette occasion, le gouvernement, à travers un comité interministériel, piloté par madame  la ministre des Affaires sociales, Pauline Irène Nguené, a pris l’engagement de mettre tout en œuvre pour une grosse implication des autochtones en matière de prise de décision concernant la gestion des affaires publiques.

Mais dans la réalité, soulignent les membres de plusieurs organisations de défense des droits des peuples autochtones,  les choses sont loin de vraiment changées en faveur des minorités Mbororos et pygmées Baka du Cameroun. Suivant les données statistiques, il n’existe aucun Mbororo sur les 180 membres de l’Assemblée nationale, ni parmi les 100 membres du Sénat. Au niveau du gouvernement, on n’enregistre aucun ministre Mbororo. Les pygmées Baka sont logés à la même enseigne. Aucun membre desdites communautés n’officie comme maire titulaire dans une mairie. Elles sont même exclues de l’Etat-major des partis et formations politiques. Tout comme, très peu font partie des effectifs de la fonction publique camerounaise.

Des peuples marginalisés

Au Système Informatisé de Gestion Intégrée du Personnel de l’Etat et de la Solde (Sigipes) à Yazoundé, personne ne veut se prononcer sur la question du nombre des Mbororos ou de pygmées Baka intégrés dans la fonction publique camerounaise. « C’est une question très sensible. Il faut l’avis du Ministre de la Fonction publique et de la réforme administrative pour vous donner des données statistiques disponibles », nous dit un cadre de cette administration.

Nji Fidelis, délégué régional des affaires sociales dans la région de l’Ouest, fait savoir que le gouvernement ne cesse de multiplier des actions pour valoriser et favoriser l’inclusion sociale « des peuples  autochtones » au Cameroun. «Nous avons organisé cette journée ici à l’Ouest en symbiose avec les Mbororos. Mobilisés par Mboscuda, ils ont massivement pris part aux activités. Ils ont apprécié les efforts du gouvernement en matière de leur intégration sociale et politique ou d’élévation de leur standard de vie au plan économique », soutient le fonctionnaire.

Par contre, Amadou Lehrer, conseiller municipal à la commune de Bafoussam Ier, continue d’enchaîner avec des plaintes sur la marginalisation des peuples autochtones en matière de prise de décision. Par exemple, il estime qu’ils ne sont pas suffisamment informés lorsqu’il s’agit de prendre des décisions dans les instances publiques, même pour les choses les concernant.

« On parle de participation des minorités à la prise de décision… Cela me fait rire. Au Cameroun, aucun Mbororo n’est sénateur, ministre, député ou maire…Nos chefs traditionnels ne disposent pas des arrêtés qui homologuent leur désignation coutumière. Dans le Noun, on nous traite de chefs de communautés. Notre sédentarisation et notre droit aux terres ne dit rien à personne…Nous sommes des locataires partout au Cameroun…On se plaint que les Mbororos n’aiment pas faire des actes de naissance dans ce pays. Combien de Mbororos officient-ils comme officier d’état civil au Cameroun ? Combien de chefferies traditionnelles Mbororos sont-elles officiellement reconnus dans la région de l’Ouest? Je suis conseiller municipal à la commune de Bafoussam Ier depuis 25 ans, lorsque j’ai posé ma candidature au poste d’adjoint au maire courant le mois d’octobre 2020, c’est le préfet de la Mifi en personne qui est monté au créneau pour m’intimider… », explique-t-il. 

Pour lui,  il faut  respecter la déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones. Ce texte  indique en son article 23 :«Les peuples autochtones ont le droit de définir et d’élaborer des priorités et des stratégies en vue d’exercer leur droit au développement. En particulier, ils ont le  droit d’être activement associés à l’élaboration et à la définition des programmes de santé, de logement et d’autres programmes économiques et sociaux les concernant, et, autant que possible, de les administrer par l’intermédiaire de leurs propres institutions.»

En clair, ce leader Mbororo persiste et signe sur le fait que les membres de sa communauté ne sont pas suffisamment impliqués en matière de prise de décision publique. «Ne laisser personne de côté : les peuples autochtones et l’appel pour un nouveau contrat social.» Ce thème validé par l’Organisation des nations unies(Onu) au sujet de l’organisation de l’édition 2021 de la journée internationale des peuples autochtones correspond aux aspirations de M. Lehrer

Nécessité d’une revanche sur l’Histoire

« Un peu plus de 25 ans après sa proclamation dans la Constitution camerounaise, le droit des minorités et autochtones n’a toujours pas étanché la soif de ceux qui pensaient y trouver une revanche sur l’Histoire. Il n’est jamais assez tôt, dans de telles circonstances, pour repenser l’ordre social. Il est même grand temps pour que de nouvelles synthèses soient formulées afin que les souverains naturels des terroirs et les nouveaux propriétaires terriens aient, par exemple, une lisibilité sur leur devenir. Le droit des minorités et autochtones au Cameroun ne saurait, il convient de le souligner, n’être qu’ « une preuve gratuite d’érudition », analyse Me Julio Koagne, avocat au barreau du Cameroun.

Pour le juriste, l’Etat du Cameroun n’a pas suffisamment activé les leviers légaux et réglementaires pour la valorisation de ces droits. Et pourtant l’article premier alinéa 3 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques indique : « Les Etats parties au présent Pacte, y compris ceux qui ont la responsabilité d’administrer des territoires non autonomes et des territoires sous tutelle, sont tenus de faciliter la réalisation du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, et de respecter ce droit, conformément aux dispositions de la Charte des Nations Unies. »


En son article 25, ce texte précise : « Tout citoyen a le droit et la possibilité, sans aucune des discriminations visées à l’article 2 et sans restrictions déraisonnables:
a) De prendre part à la direction des affaires publiques, soit directement, soit par l’intermédiaire de représentants librement choisis;
b) De voter et d’être élu, au cours d’élections périodiques, honnêtes, au suffrage universel et égal et au scrutin secret, assurant l’expression libre de la volonté des électeurs;
c) D’accéder, dans des conditions générales d’égalité, aux fonctions publiques de son pays.»


La Ligue des droits et des libertés, sous la direction de Charlie Tchikanda, tient à sensibiliser les communautés autochtones sur la consécration constitutionnelle de leur droit à l’égalité avec les autres camerounais, de leur droit à participer aux postes publics en qualité de fonctionnaire ou d’élu parlementaire ou local. Elle veut aussi pousser les décideurs à mettre tout en œuvre pour l’applicabilité des mesures dictées par les Conventions Oit 111 et 169 portant sur les droits des personnes indigènes.

Guy Modeste DZUDIE(Jade)

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