Suite aux menaces et intimidations judiciaires: Les cybers-journalistes se connectent à l’autocensure au Cameroun

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Enlevé et violenté par des inconnus  et condamné par la justice camerounaise, Paul Chouta se sent soulagé depuis le 23 mai dernier. Il vit désormais  une sorte d’exil à Berlin en Allemagne grâce à Reporter sans frontières…. Harcelé pénalement pour ses publications relatives à la crise anglophone et à la contestation postélectorale de la présidentielle de  2018, Michel Biem Tong se trouve en exil en Norvège depuis 2020. Ces deux cas traduisent qu’il n’est pas aisé d’être cyber-journaliste au Cameroun.

Traqué, violenté, enlevé et molesté puis  condamné pour ses publications via internet, Paul Chouta jubile depuis le 23 mai dernier. Il se dit en sécurité. Puisque grâce à une bourse de Reporter Sans Frontières, le  lanceur d’alertes et cyber journalistes camerounais séjourne désormais en Allemagne. Ce qui s’apparente à une sorte d’exil. D’autant qu’après avoir purgé 23 mois de prison, plusieurs fois enlevés et agressés  à coups de couteau  à Yaoundé, il n’a jamais vu sa cause être entendue, en dépit de nombreuses plaintes. Ses douleurs et ses peines ont contribué à décourager de nombreux cyber-journalistes qui déclarent exercer avec le maximum de prudence au Cameroun.

Valgadine Tonga, ancienne chef service de société au journal Le Messager et promotrice du journal en ligne, www.lavoixdukoat.com, avoue avoir révisé   le ton de ses articles, à cause de la dureté des  lois sur la cyber-sécurité et cybercriminalité. « Je travaille avec beaucoup de prudence », question pour elle de souligner qu’elle évite des sujets qui peuvent lui causer des ennuis. Flore Kengne Kamga,  camarade promotion de cette dernière au cycle de Brevet de technicien supérieur (Bts) en journalisme  à   Yaoundé trouve que sa consœur ne brille plus trop comme  une journaliste iconoclaste depuis le lancement de la voixdukoat.com. Reste qu’elle-même promotrice de www.relais237.com, a cessé d’être très critique à l’endroit des pouvoirs publics depuis qu’elle a subi des menaces des militaires Matazem, localité à la lisière des régions de l’Ouest et du Nord-Ouest,  où elle s’était rendue courant 2021 pour enquêter suite à des tueries des gendarmes et policiers des forces de défense et de sécurité camerounaise. Connue comme une cyber-journaliste très courageuse, Flore Kengne Kamga a entendu toutes sortes de  propos de la bouche des militaires. Des hommes armés l’ayant tenu en captivité pendant des heures.

Épinglés injustement

Pionnier en matière de site d’informations en ligne dans la région de l’Ouest avec www.sinotables.com lancé en 2013, Augustin Roger Momo Kana, confie qu’il a été parfois attaqué pour des articles diffusés. « Je suis professionnel. Par discipline, je publie les  droits de réponse. J’ai opté pour une ligne éditoriale qui ne blesse  pas les gens. Donc, je ne traite pas des sujets qui ne correspondent pas à ma vision ou qui peuvent me causer des ennuis », dit-il. Symaro Mebero, promoteur du site multimédia, www.actumenoua.com , par autocensure, se refuse d’évoquer de plus en plus  des sujets qui fâchent certains notables de la ville de Dschang. « Je suis menacé chaque fois que je publie des articles pour critiquer les actions du maire de la commune de Dschang sur www.actumenoua.com. Je suis épinglé injustement d’être manipulé par ceux qui veulent déstabiliser l’actuel maire », souligne-t-il. Non sans manquer de faire savoir qu’il se méfie désormais des affaires qui concernent l’administration communale de Dschang. «Quand un sujet est délicat, il faut uniquement le publier dans la version papier du journal. En ligne, la portée est plus grande. Et n’importe quelle personne offensée peut engager des poursuites. En attendant, les clarifications, vous êtes d’abord mis en détention. Ce qui n’est pas agréable », soutient Stéphane Mba, directeur de publication du journal Le Médium à Bafoussam et promoteur du site www.lemedium.net

Approché par les journalistes en Afrique pour le développement(Jade), Gustave Flaubert Kengne, un autre dirigeant de journal de la ville de Bafoussam  n’est pas affecté par ce sentiment de peur. Après avoir séjourné à la prison centrale de Bafoussam pour des publications postélectorales de 2018 sur les réseaux sociaux, lui qui officie comme  directeur de publication d’Orientation Hebdo et coordonnateur du Regroupement des médias citoyens, s’affirme défenseur des cyber-journalistes. Il ne se cache pas pour de dénoncer la sévérité de la  Loi n°2014-28 du 23 décembre 2014 portant répression des actes de terrorisme. « Il est inadmissible que des journalistes et professionnels de la presse soient poursuivis et sanctionnés selon une loi qui vise des grands criminels », soutient-il.

 Le cas de Michel Biem Tong revient habituellement au bout des lèvres de militant pour la défense des droits des journalistes. En rappel, le samedi 20 octobre 2018, peu après les élections présidentielles et 2 jours avant la proclamation des résultats, il est appelé et interpellé par le colonel Émile Joël Bamkoui. Il est accusé de collision avec les séparatistes anglophones du Cameroun. 

Il se rend au rendez- vous le 23 octobre 2018 au ministère de la défense en compagnie d’un membre de la Mandela Center à Yaoundé 5. Il se fait entendre par les services du secrétariat d’état à la défense (SED) et est accusé d’avoir diffusé un enregistrement qui tend à unifier les différentes tendances du mouvement de sécession. Il est accusé d’apologie de terrorisme par un adjudant du service. 

Après avoir été entendu par Raymond-Serge Kaolé Aléokol, chef de service central des recherches judiciaires (SCRJ), il est incarcéré le 23 octobre 2018 tard le soir. Il est entendu par un enquêteur le lendemain le 24 octobre et est auditionné l’après midi sur ses sources, ses liens supposés avec les indépendances. 

Il est transféré à la prison centrale de Kondengui à Yaoundé. Passé en jugement le 5 décembre 2018, il lui est interdit d’exercer la profession de journaliste au Cameroun par le tribunal militaire de Yaoundé. Norbert Zongo étant un modèle pour Michel Biem Tong, il envisage l’exil pour le Burkina-Faso. Il arrive au Burkina le 16 mai 2019. Il y poursuit son métier de journaliste. Un an avant le massacre de Kumba, il publie un article accusateur sur les autorités de Yaoundé. À la suite de menaces, il quitte le Burkina le 24 novembre 2020 pour la Norvège où il s’établit comme réfugié.

Le diktat des lois liberticides

 Pour de nombreux journalistes, l’Etat du Cameroun n’a pas acté  des mesures législatives visant la dépénalisation des délits de presse. Au contraire, il a criminalisé la diffamation commise par moyen de communication électronique. Ce qui fait que de nombreux journalistes ou  cyber-journalistes renoncent à faire mettre en ligne  des articles qui peuvent susciter des grincements de dents, même quand ils reposent sur des faits objectifs et vérifiables. Par contre, madame la chef de service des affaires juridiques à la délégation régionale de la Communication à l’Ouest, Elsa Wanji, trouve que certains journalistes exagèrent en matière de dérive professionnelle. Elle invite les hommes et les femmes à travailler avec professionnalisme et en respectant les principales lois qui régissent la communication au Cameroun. Elle cite principalement la loi N°90/52 du 19 décembre 1990 relative à la communication sociale et la loi 2015/007 régissant  l’activité audiovisuelle au Cameroun. 

Cependant, il est à observer que ces textes ne vont pas dans la logique du droit international qui fait de la promotion du droit à l’information et de la liberté d’expression le socle des droits humains et de la démocratie. Le  Pacte international relatif aux droits civils et politiques  ratifié par le Cameroun est assez précis sur le respect de l’intégrité physique et de la sécurité des journalistes ou des professionnels des médias. Il dispose en son article 19 : «  

1. Nul ne peut être inquiété pour ses opinions. 

2. Toute personne a droit à la liberté d’expression; ce droit comprend la liberté de rechercher, de recevoir et de répandre des informations et des idées de toute espèce, sans considération de frontières, sous une forme orale, écrite, imprimée ou artistique, ou par tout autre moyen de son choix. La Déclaration de principes sur la Liberté d’expression et l’Accès à l’information en Afrique est assez éloquente sur la question. Son chapitre  IV est intitulé : «  liberté d’expression et accès à l’information sur internet» et indique amplement que : « les États doivent faciliter la liberté d’expression et l’accès à l’information en ligne et la mobilisation des moyens nécessaires à l’exercice de ces droits. » 

Guy Modeste DZUDIE(Jade)

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